Responsable du service médecine du travail à l’hôpital, le docteur Eugène Rwamucyo serait impliqué dans le génocide rwandais perpétré en 1994.
Depuis quelque temps, au centre hospitalier de Maubeuge, un médecin fait parler de lui. De source syndicale, il aurait eu des conversations particulières, dont nous ne connaissons pas le contenu, avec certains membres du personnel hospitalier. Des faits suffisamment importants pour amener l’un d’entre eux à se renseigner sur le personnage, histoire de voir si cela s’était déjà produit ailleurs… Il a suffi de saisir son nom dans un moteur de recherche, sur Internet, et là , surprise.
Eugène Rwamucyo, médecin d’origine rwandaise, responsable de la médecine du travail au sein de l’établissement hospitalier, cacherait un lourd passé. Une information judiciaire a été ouverte le 5 février 2008 par le parquet de Paris à son encontre, aux chefs de «complicité de génocide et de crimes contre l’ Humanité». L’homme serait en effet impliqué dans le génocide des Tutsis, au Rwanda, entre avril et juillet 1994. Une guerre civile ravageait alors le pays.
L’instruction est toujours en cours, nous a-t-on confirmé au parquet de Paris en début de semaine. En parallèle, Eugène Rwamucyo est également recherché par Interpol, à la demande des actuelles autorités rwandaises.
Nombreuses interrogations
Selon nos informations, ce médecin, qui vit en France depuis plusieurs années, est arrivé à l’hôpital de Maubeuge au mois de mai 2008, après avoir exercé un temps au centre hospitalier régional universitaire de Lille, ainsi qu’au centre anti-poison de cette même ville. C’est d’ailleurs, dans un premier temps, le tribunal de Lille qui avait été saisi de l’affaire, après la plainte du Collectif des parties civiles pour le Rwanda.
Aujourd’hui, de nombreuses interrogations entourent la présence de ce médecin en France. Il s’était pourtant vu refuser le statut de réfugié par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides en septembre 2002, «eu égard à l’existence d’un faisceau d’indices significatifs et concordants démontrant l’implication de M. Rwamucyo dans le génocide rwandais de 1994».
Décision confirmée en décembre de l’année suivante par la commission des recours des réfugiés au Conseil d’Etat. Dès lors, comment a-t-il pu obtenir de ce même Etat, une situation professionnelle pour le moins enviable ?
La justice pourrait encore être saisie
Plutôt embarrassé, le directeur du centre hospitalier de Maubeuge, Henri Mennecier, explique «tomber de haut» et ne pas avoir «à prendre position. Ce médecin est en règle vis-à -vis de l’hôpital, puisqu’il dispose d’une carte de séjour. Et professionnellement, je n’ai rien à lui reprocher». Il rappelle que «toute personne est innocente tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable. Et à ma connaissance, Eugène Rwamucyo n’a encore fait l’objet d’aucune condamnation».
Toutefois, Henri Mennecier précise collecter des informations sur son subordonné. «J’avertirai les autorités de tutelle le cas échéant. Il devra rendre compte de ses actes, si actes il y a».
De leur côté, des représentants syndicaux ont également exprimé leur volonté de recourir à la justice s’agissant des problèmes rencontrés à l’hôpital, en alertant notamment le procureur de la République.
Des charges très lourdes pèsent contre Eugène Rwamucyo, selon les Nations Unies
Né en 1959 (selon les informations fournies par Interpol), Eugène Rwamucyo a effectué ses études en Europe et en ex-Union soviétique de 1982 à 1992. Il est ensuite rentré dans son pays, obtenant une chaire à l’Université nationale du Rwanda dans le campus de Butare (sud du pays) et devenant médecin-chef du Centre universitaire de santé publique. Selon les documents que nous nous sommes procurés, dont une copie de la décision du Conseil d’Etat rendue fin 2003, lui refusant le statut de réfugié, «il est de notoriété qu’à Butare, il a participé en 1994 à plusieurs réunions de planification du génocide rwandais», et qu’il «avait élaboré un document préconisant les mesures d’assainissement et d’hygiène permettant d’éviter les épidémies ou leur propagation dues à la concentration et à la putréfaction des cadavres dans les rues rwandaises».
L’Office de protection des réfugiés avait dès lors «des raisons sérieuses de penser que l’intéressé a pris part, en toute connaissance de cause, à l’organisation des massacres, voire directement aux tueries dans la préfecture de Butare». Et que donc, «il ne peut dès lors soutenir qu’il ignorait le génocide qui se perpétrait à ce moment-là dans son pays d’origine».
Ce même document souligne que «sa responsabilité dans le génocide rwandais est tenue pour établie par les organisations internationales et notamment le Haut-commissariat des Nations Unies aux réfugiés».
Le journal L’Humanité, dans un article paru le 10 avril 2004, présentait également Eugène Rwamucyo comme l’un des idéologues du journal extrémiste Kangura. Cette revue constituait l’un des principaux moyens de communication dans la planification du génocide rwandais. Génocide qui, rappelons-le, a vu la communauté des Hutus procéder à l’élimination systématique des Tutsis, et qui a fait plus de 800 000 morts entre avril et juillet 1994.
Après la chute du régime pour lequel il oeuvrait, Eugène Rwamucyo a tenté d’obtenir, en vain, le statut de réfugié en Côte d’Ivoire en janvier 1995. Avant d’échouer finalement en France, où il vit toujours aujourd’hui.
Le travail des juges n’est pas facilité
Depuis le début des années 90, les relations entre la France et le Rwanda sont particulièrement complexes. Pour ne pas dire explosives. En 2004, la division nationale antiterroriste a remis un rapport qui désigne Paul Kagamé, actuel président rwandais, comme le principal «décisionnaire» de l’attentat contre l’avion présidentiel qui a coûté la vie, le 6 avril 1994, à son homologue de l’époque. Attentat lors duquel 6 militaires français trouvaient également la mort. La France était en effet, à cette époque, l’alliée du pouvoir en place, celui-là même qui est à l’origine du génocide.
C’est d’ailleurs cet argument qu’a mis en avant Paul Kagamé, toujours en 2004, pour accuser la France d’avoir «directement» participé à ce massacre.
Si l’on ajoute à cela la crainte pour les autorités de voir des ressortissants français au Rwanda victimes de représailles, on comprend pourquoi notre pays ne semble pas très enclin à livrer à la justice les supposés génocidaires.
16 plaintes en France
Ce que confirme Alain Gauthier, président du Collectif des parties civiles pour le Rwanda, créé à Reims en 2001. Et qui depuis, a déposé seize plaintes en France contre des ressortissants rwandais en France fortement suspectés de génocide. Alain Gauthier, qui connaît Eugène Rwamucyo pour l’avoir rencontré lors d’un colloque organisé par les négationnistes* rwandais en 2002, avoue toutefois se sentir bien seul dans cette chasse aux génocidaires : «aucun magistrat français ne s’est engagé sur ces dossiers. Les noms sont connus, mais si nous n’avions pas porté plainte, aucune action en justice n’aurait encore été engagée en France contre ces personnes».
* Les négationnistes sont pour la plupart des Rwandais suspectés d’avoir participé au génocide, mais qui nient farouchement jusqu’à son existence.
Matthias Dormigny
Article Journal La Sambre
Wanted
RWAMUCYO, Eugene
